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Les seniors surfent sur la vague du numérique


53,2% de personnes de plus de 75 ans n’ont pas accès à Internet à leur domicile, selon une enquête de l’INSEE réalisée le 30 octobre 2019. Avec plus ou moins d’intérêt, les seniors font face aux défis du numérique. À l’heure de la dématérialisation des impôts, les “silver surfers” s’organisent.


Vincent Lattuati donne des cours d’informatique avec sa femme Marie

“ Vous êtes tout con si vous n’avez pas un ordinateur chez vous”.
Vincent Lattuati est ingénieur à la retraite. Au cours de sa carrière, il a enseigné à l’École Nationale des Arts et Métiers et y a dirigé un laboratoire sur la robotique. Puis, sa carrière a pris un tournant plus administratif : conseiller d’un préfet et fonctionnaire au ministère de l’Innovation et de la Recherche. Aujourd’hui, le retraité enseigne l’informatique à l’association philotechnique à Paris. Reconnue d’utilité publique, l’association dispense une multitude de cours allant de l’apprentissage de la flûte à bec à l’initiation au codage. A des prix dérisoires : une vingtaine d’euros par an. L’association connaît un franc de succès, chaque année, on compte entre 6 000 et 7 000 élèves pour seulement 320 professeurs, tous bénévoles. De fait, les seniors abondent dans les cours en lien avec le numérique. Pour exemple le cours “d’initiation à l’utilisation d’ordinateurs” affiche complet jusqu’en 2020. Vincent Latuatti analyse cette forte influence : “Certains jeunes retraités pensent échapper à l’ordinateur en partant plus tôt à la retraite. Ils préfèrent perdre 150 euros sur retraite que d’utiliser le numérique. Maintenant ils s’aperçoivent que ne pas utiliser un ordinateur, c’est comme ne pas avoir de téléphone il y a vingt ans”.
Certains résistent encore et toujours à l’envahisseur numérique même si selon Santé publique France, les Français passent en moyenne 5 heures par jours devant leurs écrans.
C’est le cas d’Anne B. (79 ans). “L’homme va être dénaturé par la technologie” analyse-t-elle. “De nombreuses machines ont déjà supprimé des emplois, comme dans les supermarchés.” Et si le numérique, au lieu d’accroître la communication, la diminuait ? Tous les dimanches midi, lorsque Anne mange au restaurant, la septuagénaire est affligée de voir que l’ensemble des clients ont les yeux rivés sur leurs téléphones. « On se parle seulement par médias interposés. Les jeunes d’aujourd’hui sont incapables de communiquer avec leur entourage. C’est bien simple, la technologie va rendre l’Homme complètement déséquilibré ! » Néanmoins, cette dame avoue souffrir de son incompréhension de l’univers numérique. De temps à autre, son gendre vient l’aider à utiliser son Ipad, pour qu’elle puisse regarder Secrets d’Histoire dans son lit. « Avec la dématérialisation des déclarations d’impôts, je serais bien obligée de m’y mettre ! » se résigne-t-elle.
En contrepoint d’Anne, des retraités se rendent comptent qu’Internet et “l’achat en ligne ne sont pas qu’une affaire de jeunes”.


Philippe P. devant son ordinateur

Collectionnant les petites voitures depuis ses 6 ans, Philippe P. (79 ans) estime que le numérique est un outil beaucoup plus simple pour comparer les prix. Il achète beaucoup de ses répliques miniatures sur Ebay, sur des sites spécialisés. Jusqu’en 1955, Philippe achetait sur des sites français, avant de faire affaire avec des vendeurs anglais, japonais, italiens, allemands et espagnols. Pour le septuagénaire, le temps des disquettes et des machines à écrire est révolu. « Mon père est mort en 1984. S’il débarquait en 2019, il serait largué ! ». Désormais, quand il se pose une quelconque question, il demande à son assistant vocal Google : « OK Google : quelle est la capitale du Chili ? » ou « OK Google : va-t-il pleuvoir samedi ? » La réponse est immédiate. « C’est tout simplement une révolution » constate-t-il.

Les seniors et le numérique : un marché économique viable ?

Guillaume Lascoux est le co-fondateur d’HappyVisio, une solution software apportée aux personnes âgées. Cette start-up, lancée en septembre 2017, a réussi à s’implanter de façon pérenne dans la sphère quotidienne des sexagénaires et plus. La jeune pousse a misé sur des conférences d’une heure traitant de tous types de sujets : Alzheimer, perte d’un proche, sophrologie. En parallèle, HappyVisio propose des ateliers qui s’étendent sur plusieurs semaines. Ils s’articulent autour de classes virtuelles d’un maximum de douze volontaires.

Lors des conférences, les seniors n’ont pas accès au nombre de participants, en revanche lors des ateliers, ils peuvent visualiser les noms et prénoms des participants. Pourtant, l’équipe ne note aucune rencontre in real life. Guillaume Lascoux remarque qu’ils “ pourraient potentiellement échanger leur e-mail, mais ils ne le font pas et nous ne cultivons pas cette démarche non plus.” Les créateurs de la start-up ne souhaitent pas communiquer le nombre d’inscrits, toutefois, ils concèdent avoir recensés moins de dix-mille seniors. Ces derniers ne déboursent rien pour avoir accès aux ateliers ou conférences, car la start-up a réussi à nouer 15 partenariats avec des collectivités territoriales ou des complémentaires de santé comme la MSA ou encore l’Agence Régionale de Santé des Hauts-de-France.

Un salarié d’HappyVisio présente les fonctionnalités de l’application à des participantes

Le dispositif est un tremplin d’activité pour seniors. Ils peuvent échanger, débattre, se cultiver sur des sujets hétéroclites, tout en restant chez eux. Certains sont complètement friands. Ils s’inscrivent à chacune des conférences, en raison de trois par semaine, du fait qu’ils ont peu d’occupations, voire très peu d’autonomie. “Notre participante la plus âgée a 97 ans. Elle est complètement autonome, si ce n’est qu’elle a eu besoin de son petit-fils pour lui installer flash-player” déclare Guillaume Lascoux. Une nouvelle programmation de conférences a démarré avec en thème : le numérique pour les séniors. Elle a rencontré un franc succès sans différences de genres. L’attrait au numérique pour les personnes âgées est non-négligeable, un constat loin des stéréotypes qu’a remarqué l’entrepreneur. Avec les révolutions numériques, un pan de cette population s’évertue à maîtriser le numérique pour rester à la page.

Beaucoup de seniors ont utilisé les outils numériques lors de leur carrière. Guillaume Lascoux a repéré deux types de profils très antagoniques : “Il y a des gens qui sont complètement contre, car ils n’y sont jamais mis et déclarent ‘que ça coupe des autres’, mais beaucoup de séniors maîtrisent le numérique à fond. Ils sont sur leurs emails, skype. Ils montrent qu’ils s’y connaissent et ont un lien avec une génération qui s’y connaît encore plus qu’eux.”

En parallèle, les trois fondateurs d’HappyVisio cherchent à faire connaître leur entreprise. Ils foulent les salons dédiés aux personnes âgées dans l’Hexagone. Les créateurs réseautent pour concilier de nouveaux services. Le prochain objectif est de recruter davantage de salariés. Pour Guillaume Lascoux : “La silver économie est une mine d’or en raison de l’accroissement du vieillissement démographique en France”.

Cependant, Frédéric Serrière, auteur du Guide 2018 de la Silver Économie n’est pas du même avis. Selon lui, la silver économie est mal en point. Elle se base essentiellement sur la technologie adaptée aux  » plus fragiles », les plus de 80 ans, or cette génération va laisser sa place aux baby-boomers, plus connectés. Ce nouveau marché, dédié aux 60-75 ans, F. Serriere le nomme « marché des séniors« . Ceux qui sont nés après la seconde guerre mondiale, sont très à l’aise avec le numérique et l’utilisent majoritairement de trois façons : comparaison des prix, rester en contact avec la famille, gestion du compte en banque. Déjà intégrés à la consommation de masse les baby-boomers utilisent internet parfois beaucoup plus qu’un jeune. Pour F.Serrière, ce marché est plus viable et permet plus d’innovation. L’économiste est convaincu que cette fracture numérique disparaîtra d’ici 10 ans.

En d’autres termes, les babys boomers prennent le pas sur le numérique.

Avec le numérique les seniors s’épaulent

La maîtrise des outils numériques n’est pas la même pour tous. Certaines associations font du numérique un terrain de jeu.

« Le vieux c’est celui qui est plus âgée que moi, comme ça, je ne suis jamais vieux » Claude est à la retraite mais il ne chôme pas. Un bac pro informatique en poche à 55 ans, il est aussi président de l’association numérique Montpellier. Ancien militaire, il a eu toujours la passion du numérique. C’est un autodidacte. Il donne des cours de photo et robotique.  Lorsqu’il nous donne la définition d’un « vieux » il dit : « le vieux c’est celui qui est plus âgée que moi, comme ça je ne suis jamais vieux ».

Avec ses deux élève Philippe et Michel, ils apprennent les bases de la programmation. L’exercice du jour : faire clignoter deux LED de couleur et programmer un message SOS. Pour comprendre comment marche le numérique, il faut savoir dompter un miro contrôleur Arduino. Le microcontrôleur peut être programmé pour analyser et produire des signaux électriques, de manière à effectuer des tâches très diverses comme la domotique (le contrôle des appareils domestiques) le pilotage d’un robot, de l’informatique embarquée, etc.

Ils sont conscients de la difficulté qu’entraine Internet et c’est pourquoi cette association permet d’appréhender au mieux le numérique.

 « Aujourd’hui on veut tout faire par internet mais c’est compliqué. Je comprends que les vieux ne veulent pas si mettre »

D’autre personnalité eux ont choisi de faire du numérique un nouveau métier comme Nicole Tonnelle. A soixante-huit ans, le regard pétillant, le visage et le look apprêté. Cette ancienne parfumeuse, actuellement retraitée, se sentait dépossédée de ses clients auxquels elle prodiguait des conseils. Il y a 6 ans, elle se lance sur YouTube pour continuer sa vocation : le bien-être, la beauté, le soin ou encore le style vestimentaire. “Ce n’est pas parce que l’on passe l’âge de la retraite qu’il faut se laisser aller, il faut s’occuper de soi pour donner une image positive. On est peut-être bien même âgé(e) de 80 ans” affirme la sexagénaire originaire de Vendée.

Au départ, Nicole était novice en montage et filme ses premières vidéos à l’aide de sa web-cam, elle y admet une colorimétrie à l’image douteuse. Aujourd’hui, elle évoque ses premiers pas sur la plateforme avec malice et amusement. Repérée en raison de sa chaîne Youtube, et de son blog personnel. elle est contactée par YT pour participer à la “Beauty tub Academy.” Durant un an, elle y apprend les rouages d’un maquillage tendance, mais aussi le montage vidéo, le tournage, les outils technologiques du marché pour obtenir une image nette. D’une sexagénaire en mal de conseils avisés, Nicole Tonnelle est devenue présentatrice de l’émission “Breaking Mamies”, qui se déroule mensuellement à Paris. Un agenda bien chargé, puisqu’elle va également participer à un documentaire d’un journaliste pour la plateforme Netflix, au sujet des séniors qui reconquièrent une vie active.

La blogueuse, youtubeuse, slasheuse recense une communauté de 80 000 abonnés. Son blog est principalement constitué d’habitués qui ne sont pas nécessairement inscrits à sa chaîne YouTube, certains la suivent depuis ses premiers pas. Une fidélité à toute épreuve où les commentaires vont bon train. Inévitablement, elle n’échappe pas à la règle des commentaires indésirables qui lui ont d’ailleurs insufflé l’idée d’une nouvelle vidéo “Vos préjugés sur moi.” Outre ces mésaventures inhérentes à la toile, Nicole consacre une heure pour rédiger ses posts, et trois heures en moyenne pour le tournage. Partager sa passion et fédérer une communauté d’abonnés, le thème des retraités dynamique lui est cher : “C’est très bien que les seniors prennent ce virage. Ils ont du temps, pleins de choses à dire, une passion de quelque chose. C’est une richesse de pouvoir la partager et il faut beaucoup de temps à moins d’en faire un métier.” Les youtubeurs 6.0, une concurrence à ne pas sous-estimer ?

 Petit à petit, les seniors investissent le numérique. Au départ, peut-être par la contrainte, ils découvrent une nouvelle surface de “jeux”, un outil pour vivre leurs passions. Les entrepreneurs ont bien senti le filon. Ils créent pour ces seniors fous de technologie des applications s’adaptant à leur besoin, d’activités, d’attentions ou de soins. Avec le numérique, les éminences grises d’autrefois se sont transformés en “silver surfer”, puis en seniors “high tech”.

Tom L, Léonie C, Margot F, Agnès P, Adèle C

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