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4 correspondances : le quotidien d’une esclave moderne

Mariam a 40 ans. Elle part à l’aube pour nettoyer les locaux d’une grande enseigne de bricolage. Un trajet journalier, long et épuisant. Comme beaucoup dans cette profession, elle est présente partout et visible nulle part. 

5h30. Ligne 7 à Fort d’Aubervilliers. Mariam, le sourire aux lèvres, porte un foulard noir sur la tête avec quelques étoiles. Elle entre dans le premier métro de la journée. La rame compte déjà 80 personnes environ. Mariam, toute de noir vêtu, se fond dans la masse comme pour ne pas attirer le regard sur elle. Des voyageurs dorment profondément, la tête appuyée contre la vitre, d’autres se frottent les yeux. Un silence respectueux se fait ressentir, comme s’il ne fallait pas réveiller les derniers endormis. Mariam s’installe au fond de la rame et s’accroche à la barre. Les places assises se font rare. Lorsqu’elle a la possibilité de s’asseoir, elle cède sa place à une femme plus âgée. « Il-y-a toujours du monde sur cette ligne » dit-elle en souriant.

Sur son chemin, elle rencontre des collègues de travail : « bonjour ça va ? » « ça va merci »  

L’échange s’arrête ici. Elles n’ont pas le temps de discuter, il ne faut pas rater sa correspondance. Son métier est solitaire. Mariam parle peu. Son regard fuyant et son rire gêné lorsqu’on lui pose des questions sur son travail trahissent son malaise. Elle croisera à plusieurs reprises des collègues, mais voyagera seule du début à la fin.

Mariam ne s’arrête jamais, même dans les escalators, il ne faut pas perdre de temps. Son trajet, elle le connait par cœur. D’abord une ligne 7 bondée jusqu’à la gare de l’Est, puis un rapide passage par la ligne 4. Elle descend aux Halles pour prendre le RER A jusqu’à Nanterre et emprunte un dernier bus, le 304, direction les Courtilles. Son périple s’achève aux Ormes.

« Je ne m’assois jamais »

6h00. Arrivée dans le RER A. Elle traine des pieds, mais peut enfin s’asseoir. Mariam commence à nous raconter ses douleurs musculaires. Douleurs aux pieds, aux épaules ; mais elle sourit. Les tâches à accomplir sont toujours plus importantes. « Je ne m’assois jamais » explique-t-elle. Cela fait 5 ans qu’elle est employée en CDI à Leroy Merlin, où elle doit s’occuper d’une surface dépassant les 400m², avec cinq autres personnes. Mais malgré cela, tout le monde se tait. Le moral et le corps de Mariam en pâtissent. Sa fatigue, elle la garde pour elle. Un « tchip » dit tout : elle n’a pas choisi son métier. Sur six heures de travail acharné, Mariam prendra une pause de 15 minutes. « Si vous voulez prendre une autre pause, il faudra travailler 1 heure de plus. »

Lors de son arrivée à Nanterre, elle commence à courir ; le bus arrive, il ne faut surtout pas le rater. Si elle prend le suivant, elle arrivera en retard pour le pointage. Dix minutes plus tard, elle descend.  Une marche rapide, il ne lui reste plus que six minutes pour arriver à son travail. Il ne faut pas trainer.

Malgré sa fatigue, Mariam travaille une semaine sur deux le samedi après-midi. Cela lui permet de faire quelques heures de plus.

Concilier une vie de famille

Mariam est partie de son pays natal, le Mali, pour rejoindre son mari en France lorsqu’elle avait 24 ans. Avec lui, elle a eu trois enfants : Ousmane 12 ans, Bintou 9 ans et Aicha 6 ans.  Son mari travaille de nuit en tant qu’agent de sécurité. Il est difficile pour la mère de famille de se reposer. Lorsqu’on lui demande si elle peut passer du temps avec ses proches, seul le dimanche lui vient à l’esprit. « J’emmène parfois mes enfants à MacDo le week-end ». Ses trajets quotidiens la rebutent à sortir.

La première chose qu’elle fait en rentrant à la maison ?  Le ménage. Ses enfants sont à l’école, elle peut ainsi se détendre quelques heures avant de repartir. Une vie de famille qui ressemble tristement à sa vie professionnelle dit-elle.

Le monde sale de la propreté

Plusieurs fois dans l’année, Mariam se rend à la permanence syndicale parisienne de Sud Nettoyage, dirigée par Sarah Bouhali. Elle y demande de l’aide pour décrypter les lettres concernant son travail. Des papiers administratifs qui peuvent en rebuter plus d’un.

Il suffit d’une heure passée dans les locaux pour retrouver un peu d’espoir dans ce monde si sale de la propreté. Sarah redonne aux femmes et aux hommes de la profession le goût de la lutte pour leurs droits. Des gens de toutes origines, qui ont du mal à joindre les deux bouts. Mais elle n’est pas seule. Emilia, agent d’entretien à la retraite, accompagne pour la première fois son amie Rosa, victime d’harcèlement moral au travail. A 52 ans, elle est en invalidité de travail. Des journées intenses qui infligent aux salariés un rythme parfois insoutenable. De même, les horaires décalés placent ces travailleurs en marge du train de vie de notre société, accentuant le sentiment de dévalorisation sociale.

Néanmoins, un projet pourrait drastiquement réduire le temps de trajet de Mariam. Dans le cadre du « Grand Paris Express », la maire Anne Hidalgo souhaite renforcer les transports en commun de banlieue à banlieue parisienne et ainsi éviter les détours forcés vers la capitale. Quatre lignes de métro seront créées, et la ligne 14 sera prolongée. Un chantier toujours en cours, qui n’aboutira qu’à l’horizon 2030.

Par Léonie Cornet et Adèle Chiron

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