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Manipuler l’espace-temps

À bras le corps, Katell Quillévéré, 2005

À bras le corps vit dans une bulle. Assis en tailleur devant le grand aquarium de mon écran, je regarde les images flotter, teintes de bleu et échos d’un espace aux bruits sourds et aux images fugaces.

Lorsque les crédits se déroulent, je regarde, immobile, la fin d’une oeuvre qui a volé le souffle dans ma gorge. Je n’ai qu’une envie, et qu’une crainte, c’est de relancer le film pour le voir une seconde fois.

À bras le corps s’ouvre sur deux petits garçons, deux frères, qui se réveillent le matin. Ils se lèvent, s’habillent, préparent le petit-déjeuner, jouent. Ils sont seuls. Quillévéré vient de créer une bulle de temps, où les deux garçons évoluent, mais n’avancent pas.

C’est une histoire de gens bloqués, sur des habitudes et des instants, deux personnages qui tournent en rond dans un appartement comme des lionceaux en cage. Ce matin-là, comme tous les matins, les garçons se préparent seuls. Ils choisissent leurs habits, remplissent un bol de céréales et en versent la moitié à côté. Le temps de ne se presse pas.

L’aîné jette des coups d’oeil à une porte close. Cela fait une moment qu’ils sont debouts, toujours en pyjama, à jouer sur le tapis. Ils sont doux et cruels, collaborent avant de se courir après. Pas de quartier, dans leur jeu de patience.

Derrière la porte, l’aîné fini par se glisser, suivi plus tard par son frère. Une forme, sous les couvertures, ne bouge pas. Il s’allonge près du drap et murmure à sa mère de se réveiller. Le plus petit colle sa bouche contre l’oreille de l’immobile et la supplie de l’amener à l’école.

La mère ne se réveille pas.

La succession d’actions et de scènes, où les garçons se préparent, où ils mangent, où ils jouent, est construite comme une série d’élipses. Le spéctateur aguéri y verra des heures s’écouler. On s’assoit, on se tait, et on regarde À bras le corps nous parler de l’enfance avec des yeux de la même jeunesse.

Les heures passent, semble-t-il, sans que rien ne bouge. Le petit garçon trouve une mouche, lui arrache les ailes avec fascination, dans le silence d’un moment de confort qui s’étire, qui s’allonge, inexorablement.

La mère, immuable, ne bouge pas.

Des heures plus tard, il nous semble, les garçons quittent l’appartement en silence. L’âiné descend au café en bas de leur immeuble, et apporte au patron les clefs de l’appartement. Le garçon est imperturbable. Le patron, lui, panique. Parce que lui, tout comme nous, a comprit que la mère ne bougera pas.

Ce matin passé dans l’appartement, avec les deux garçons, dure une vie. Il raconte le temps, les jours, les secondes qui s’écoulent comme une respiration sacadée quand on réalise la tragédie quotidienne de cette maison.

Chaque plan est une bulle figée, une boule à neige où, voyeur, je regarde la tragédie se dérouler. Les secondes sont si longues que la matinée semble ne jamais s’arrêter, et pourtant chaque plan passe trop vite.

Les images sont voleuses, arrachent l’air de mes poumons, pour me laisser haletant quand les garçons sortent de cet appartement prison. L’air est étouffant, la tension comme une flèche qui frôle mon cou. C’est un danger, une attente, du moment où les garçons vont réaliser que leur mère ne bougera pas. Mais ils ne réalisent jamais, et le film nous laisse en attente d’un drame qui ne vient pas.

À bras le corps est un film en suspend, une étude du temps qui passe et ne s’écoule pas. La bulle devant laquelle je me suis assis, quand le film a commencé, s’est multipliée en dizaines de micro-moments, et j’ai rêvé avec le film d’un matin hors du temps où la tragédie a des couleurs d’aube et le goût d’un bol de céréal.

M. S-G.

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