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Reconstruction immanente

Si je prends une caméra pour dire ma propre vision des choses, alors cela devient intéressant pour mon peuple et pour le monde.
– Dani Kouyaté

Deux grandes conceptions de l’identité s’affrontent : pour certains théoriciens l’identité renverrait à une essence alors que d’autres la conçoivent comme le mouvement de plusieurs composantes se reconfigurant en permanence, dans des (re)négociations constantes avec les autres, la société et ses représentations. La première proposition semble dépassée mais est mentionnée pour mémoire. La seconde constituera la base de cet article.

Bernard Lahire (sociologue) souligne que le « soi » est pluriel, composé par une multiplicité d’aspect et de variables. «L’homme/La femme pluriel.le » expérimente différentes situations et environnements de socialisation, il/elle est donc porteur.se d’expériences multiples qui constituent sa personne par l’ensemble des « rôles » qu’il/elle est amené.e à jouer dans la « mise en scène de la vie ».

Cette identité ne serait donc pas figée dans le marbre, elle est amenée à évoluer au fil des rencontres et du mimétisme qui s’opère pendant les interactions sociales et au contact d’objets culturels qui façonnent nos imaginaires et nos comportements. Ainsi pour l’anthropologue américain Clifford Geertz, les êtres humains sont des « animaux incomplets » qui se construisent socialement, à travers des cultures et des milieux spécifiques.

Chaque individu agit de manière singulière dans la société de par tous les facteurs ayant façonnés sa personnalité. Il en est de même pour le processus de création et il est important de questionner le point de vue de celui/celle qui crée. Le cinéma et les images en général ont un rôle d’identification et sont vecteurs d’idées auxquelles nous acceptons ou non d’adhérer. Les réalisateurs.trices partagent leur vision du monde qui sont déterminées par leur expériences, leur classe sociale et par la culture dans laquelle ils/elles ont baigné.e.s. Le champ cinématographique, comme beaucoup d’autres domaines, est dominé par des réalisateurs blancs et projettent souvent leur fantasmes sur des personnages autre qu’eux-mêmes.

Ces représentations sont souvent biaisées à cause de la méconnaissance des réalités qui ne sont pas les leurs. Certains films proposent des stéréotypes​ qui contribuent à nourrir un imaginaire poncif et renforce des idées reçues sur des questions de genre ou de race par exemple. Ainsi les individus, la race et le genre sont de plus en plus considérés comme des constructions sociales. Les images que nous voyons tout autour de nous agissent comme un modèle auquel nous sommes censés nous identifier et sont souvent spécifiques à notre genre, classe sociale ou race.

Les groupes minoritaires ont souvent été représentés par d’autres qu’eux-mêmes. Par exemple les femmes ont depuis toujours été représentées par des hommes, qui les ont enfermées dans des rôles spécifiques qui les plaçait en position de dominées. Des artistes peintre femmes comme Timatéré – dans l’Antiquité – où le premier auto-portrait connu d’une femme peintre, Catharina Van Hemessen, sont absents de la culture collective. Les images représentant des personnes non blanches ont été pendant longtemps et encore régulièrement aujourd’hui utilisées pour les dépeindre comme des sauvages, symbolisant l’ennemi par exemple, ou alors doté de qualités moindres que les blancs : moins beaux, moins intelligents…

Il suffit de rechercher le mot “artiste” dans n’importe quel moteur de recherche pour se rendre compte de la place prise par les artistes mâle blanc. Comme les institutions ont été bâties par des hommes blancs pour des hommes blancs (souvent en exploitant d’autres groupes sociaux), le choix de ce qui est ‘’bon‘’ a été érigé par ceux qui les ont décidés. Ceci exclut de facto les propositions adoptant d’autres points de vue et d’autres façons de faire car elles ne cadrent pas avec les règles pré-définies et faussement objectives.

Durant des cérémonies cinématographiques officielles – telles que les Oscars et les Césars par exemple -, une vague de révolte a commencé à se faire entendre depuis quelques années en contestant le manque d’hétérogénéité des lauréats. Ces revendications sont révélatrices d’un besoin de diversité et de reconnaissance des autres groupes sociaux minoritaires mais cela passe par une perte de privilèges qui n’est pas facile à accepter pour ceux en position de dominant.

Cette prise de conscience encore timide a donné la possibilité de voir sur les écrans de cinéma populaires des films comme Mad Max Fury Road proposant un discours critiquant le patriarcat, ou Black Panther​, qui regroupe essentiellement des acteurs noir, leur donnant la possibilité de se voir à l’écran en étant valorisé. Pendant longtemps des groupes sociaux minoritaires se sont vus accaparer leurs histoires et leurs images par le groupe social dominant. La diversité de points de vue n’existe donc pas encore malgré quelques avancées. Ce manque de représentation créé un formatage et une vision déformée de la perception de soi et le sentiment de ne pas faire parti de la société.

La place des images et du cinéma sont des facteurs clé pour la déconstruction de certaines idées reçues et stéréotypées. Le lien entre identité et reconnaissance sociale, théorisée par Axel Honneth, nous montre que le bien-être et la justice d’une société dépend de sa capacité à garantir les “conditions de reconnaissance mutuelle dans lesquelles la formation de l’identité personnelle et, ce faisant, l’épanouissement individuel, pourront se réaliser”. La réappropriation de sa propre image et de son propre vécu semble être la suite logique pour légitimer sa place dans le monde, être visible et représenté avec une pluralité de récits et d’auteur.e.s.

Christopher Amurat

Bibliographie :

-RicciFrantz Daniela : CINEMA DES DIASPORAS NOIRES: ESTHETIQUE DE LA RECONSTRUCTION

-Fanon : Peau noires masques blanc.

-Amin Maalouf, Les identités meurtrières.

-Clifford Geertz : The Interpretation of Cultures Contact Zones: Memory, Origin, and Discourses in Black Diasporic Cinema (Contemporary Approaches to Film and Media Series)

Pour les articles en ligne :

Le Monde
Mediapart
De l’autre côté

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